Mission de Maurice et Katia KRAFFT des mois d'avril et mai 1987
Tuyau d’arrosage à la main, un homme, torse nu, ancien vétéran du Viêt-nam,
tente de refroidir le front d'une coulée de lave en l'aspergeant d'eau. Il
espère bien détourner son cours en freinant sa progression. La lave grésille au
contact de l’eau et des écailles refroidies s'en détachent dans un léger voile
de vapeur. La coulée avance lentement mais inexorablement sur sa maison dressée
sur pilotis de bois. Famille et voisins l'aident à déménager réfrigérateur,
vieux fauteuils de cuir, lampadaire et chargent le tout, à la hâte sur une
camionnette.
Il y a quelque chose de pathétique à voir cet homme, aux moyens de lutte
dérisoires, tenter de sauver le reste de sa propriété. Il lutte malgré tout,
refusant de s’avouer vaincu tout en sachant très bien qu'il va tout perdre mais
il lutte encore. Le volcan lui a déjà dévoré sa plantation de papayers. Alors,
jour et nuit, il arrose la coulée avec le tuyau qui lui servait à arroser ces
jeunes plants.
Maurice est à Hawaii depuis plus d'une semaine maintenant. Il souhaite tourner
des plans pour son prochain film sur les risques volcaniques et termine un film
pour le jubilé de l'Observatoire d'Hawaii. Katia donne une tournée de
conférences en Afrique de l'Ouest et viendra le rejoindre dans une quinzaine de
jours. Des coulées s'épanchent régulièrement sur les flancs du Kilauea et se
jettent en cascades dans les eaux froide du Pacifique.
Il reste quelques mètres avant que la coulée ne vienne lécher les pilotis de la
maison.
Deux jeunes manguiers ont déjà les pieds dans la lave. Ils restent pourtant
verts et perdent progressivement leurs feuilles, leur taux d’humidité interne
les protège, mais plus pour longtemps malheureusement.
Le propriétaire se dirige vers Maurice, ils discutent quelques instants. Il a
entendu dire que ces voisins se sont plaints auprès des autorités de ses
tentatives pour ralentir la progression de la coulée. La lave, déviée de son
cours risque de se diriger vers d’autres maisons épargnées jusqu’à présent
alors, les autorités vont probablement lui couper l’eau.
Il déménage ses derniers effets et confie les derniers instants de sa maison
aux bons soins de Maurice.
Avant de partir, il décroche le drapeau américain qui flotte au frontispice de
la maison, roule avec soin le tissu autour de la hampe et s'en va, sans se
retourner.
Une page de la vie se tourne pour cet homme.
En une fraction de seconde, un des manguiers qui restait s’embrase. Le feu est
violent. Il ne reste rien de cet arbre qui atteignait plus de trois mètres de
hauteur, sinon des morceaux de charbon de bois et un trou cylindrique dans la
lave, correspondant au moulage du bas du tronc.
Estimant que la maison ne brûlera pas tout de suite, Maurice part manger dans
un coffee-shop en bord de plage et achète des provisions pour les jours à
venir. A son retour, un autre manguier a disparu du paysage. En fin de soirée,
le front de coulée atteint le premier pilotis.
Les points chauds non perceptibles le jour éclairent maintenant de touches
écarlates l’environnement immédiat. C’est à la fois inquiétant, beau et
fascinant. Une fleur de coulée se dirige sous la maison. Elle se développe
lentement en grésillant. Elle contourne un deuxième pilotis. tout en éclairant
le sous plancher de la maison. La température commence à être difficilement
supportable. La nuit tombe, les points chauds de la coulée semblent se
multiplier mais ce n'est qu’une impression. Quand un buisson s’embrase, les
flammes projettent des lueurs évanescentes de leurs langues fourchues sur les
murs fragiles de la maison.
Maurice, fatigué se propose de dormir à l’intérieur de la maison !
Il regroupe le matériel sur la petite varangue, de part et d'autres de
l'entrée. Il laisse la caméra sur son pied protégée par un vieux sac en
plastique. La maison est vide et constituée d’une seule pièce.
Maurice s’allonge sur le sol en contre-plaqué, baisse son bonnet rouge sur les
yeux, fait passer son mouchoir qui ne le quitte jamais de sa poche de pantalons
à ses lèvres et s’endort.
Il perçoit nettement la chaleur à travers le plancher. A la fenêtre, une vitre
brisée renvoie les rougeoiements extérieurs à l’intérieur de la maison. Des
feux follets de lumière dansent sur les murs. C’est fou ce qu’une coulée peut
faire de bruits, chuintements, grincements, cliquetis…surtout lorsqu’elle
progresse sous le lit !
De la coulée principale qui s’épanche à quelques mètres de la maison naissent
des bourgeonnements actifs donnant naissance à des bras adjacents, hydre vorace
écarlate. C’est à cette recrudescence de l'activité, de courte durée, qu’il
faut imputer l’origine de ces reflets. Ces diverticules se figent aussi
rapidement qu’ils se sont formés.
Sous la maison, la coulée progresse d’un mètre à l’heure, parfois moins.
Trois pilotis sont maintenant «englués » dans la coulée sur vingt centimètres
d’épaisseur.
Ils ne prennent pas feu pour autant. La coulée ne semble plus active mais il ne
faut pas s’y fier. Sous la croûte refroidie d’un noir bleuté brillant se cache
un cœur ardent.
Au petit matin, l’activité semble s’être arrêtée. La maison n’a pas brûlé.
Maurice se réveille ayant parfaitement dormi.
Il faudra attendre trois jours avant que les souhaits de Maurice ne soient
exaucés.
Bien sûr, les nuits suivantes, renouvelant la même expérience, Maurice a
continué de dormir tout habillé dans la maison. Alors qu’il s'était assoupi, la
maison à pris feu. Réveillé en sursaut Maurice à juste eu le temps d'endosser
son sac à dos, d'empoigner son matériel cinéma, de dévaler l'escalier en flamme
et réaliser les plans qu'il lui fallait pour ses films. En dix minutes, s'en
était fini de la maison. Un diverticule plus actif que les autres avait entouré
les derniers pilotis, les avait dépassé et en une fraction de seconde la maison
s'était embrasée. La lave émise était d’une trentaine de centimètres
d'épaisseur, d'une incroyable fluidité et sa peau à peine refroidie supportait
difficilement le poids de Maurice. Il avait dû se faire le plus léger possible
et le plus rapide pour traverser une zone de quelques mètres en s’extirpant
avec difficulté de cette gangue à plus de 1100°C.
Maurice avait eu énormément de mal à s’échapper de ce piège. Il s’en tirait
sans brûlure, mais aussi sans chaussure, offrandes léguées bien malgré lui à la
déesse Pelé.
De cet événement, il n'en a jamais parlé à Katia.
André DEMAISON
Sources :
- Aventure partagée avec Maurice,
- Souvenirs personnels de conversations diverses recueillies de vive voix
auprès de Maurice
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