Mission de Maurice et Katia KRAFFT des mois de mars avril 1984
Le 25 mars 1984, à 1h30 du matin, le téléphone sonne dans la petite maison louée
par Maurice et Katia, à Volcano Village, tout près de l'observatoire d'Hawaii.
Ils viennent juste de se coucher. La soirée, organisée pour le départ du
directeur de l'observatoire, avait été très chaleureuse. La voix puissante et
les rires sonores de Maurice emplissaient la pièce et couvraient largement les
accords de guitare, de yukulele et les mélopées graves et telluriques des
chanteuses hawaiiennes.
Dans la léthargie d'un sommeil interrompu en sursaut, ils décrochent à tâtons
le téléphone.
Au bout du fil, une voix enthousiaste leur annonce que le Mauna Loa vient de se
réveiller après six années de repos. La blague est un peu grosse, surtout à
cette heure de la nuit, pensent Maurice et Katia.
Devant l'insistance et la force de conviction de leur interlocutrice, Katia
décide de se lever.
Le ciel est embrasé dans la direction du Mauna Loa.
Aujourd'hui, 25 mars 1984, Maurice à 38 ans.
Il est né à 1h30 du matin…à l'heure précise où vingt cinq kilomètres de
fissures en escalier déchirent les flancs du Mauna Loa pour libérer coulées et
fontaines de lave.
Happy Birthday, Maurice !
Trois heures après, Maurice et Katia, assistent, à bord d'un avion de location,
dans la lumière dorée du soleil levant, au spectacle enivrant des tous débuts
de la création du monde. La vision est féerique.
Ils survolent les fissures d'où jaillissent des fontaines de lave d'une
cinquantaine de mètres de hauteur Sur des kilomètres de longueur, la lave
déborde, s'épanche en nombreuses coulées fluides qui s'étalent, se rejoignent,
se mêlent. Les odeurs acides et âcres, les souffles rauques et rythmés de
l'éruption parviennent à l'intérieur de l'habitacle de l'avion. Cette ambiance
enchante Maurice et Katia. Le pilote, craignant pour son appareil ou peut-être
pour sa vie, décide de s'éloigner au plus vite malgré une argumentation de
poids avancée par Maurice.
Ils louent alors un hélicoptère. Le pilote, vétéran du Viêt Nam, prend plaisir
à longer, à quelques mètres seulement, les rideaux de feu à 1200°C…plaisir
immédiatement encouragé par Maurice et Katia. Le vol se fait portes enlevées,
côté passager. Maurice et Katia, le corps penché à moitié au dehors de la
cabine engrangent les images. Caméra et appareils photo deviennent brûlants. Le
rayonnement de la chaleur est intense et des bouffées de gaz envahissent
souvent l'intérieur de l'hélicoptère. Quand la peinture des patins de
l'hélicoptère se met à fondre…le pilote prend de la hauteur. Maurice et Katia
prennent alors toute la démesure de l'éruption qui se déroule, sous leurs yeux,
pour leur plus grand plaisir. Ils caressent de leurs objectifs les coulées qui
s'épanchent à plus de cinquante kilomètres à l'heure. Tel un torrent de
montagne la lave contourne les obstacles, vire à angle droit, tourbillonne,
crée des vagues, éclabousse les bas côtés. Les éclaboussures projetées avec
force s'étirent, se disloquent, se vrillent et avec l'aide du vent forment des
perles, des larmes figées, des filaments qui se nouent. Dans les toutes
premières heures de l'éruption, ce sont des millions de mètres cubes de lave
qui s'épanchent des flancs lacérés du Mauna Loa. Sublimes hémorragies
ressemblant à s'y méprendre aux représentations idéalisées des blessures
infligées aux Christs sculptés du Moyen Age.
Dans ces plaisirs de l'Enfer sur Terre Maurice et Katia sont aux anges.
Alors qu'ils survolent une plaine de scories, à 16 heure 41, une fissure de
1700 mètres de longueur écartèle le sol sous leurs yeux. Sans bruit, le sol se
craquelle. Des vapeurs inquiétantes, sombres, orangées, apparaissent
entrecoupées de feux follets évanescents. Des bourrelets de lave s'échappent de
ces incisions et se répartissent de part et d'autres des lèvres de la fissure.
Mais déjà, la peau de lave n'a pas le temps de se figer qu'elle éclate sous la
pression interne libérant un crachotement de magma. Des coulées, peu épaisses,
naissent, s'étalent de part et d'autres de la fissure. Le crachotement initial
passe, en quelques secondes, à un jaillissement qui enfle démesurément pour
atteindre cinquante mètres de hauteur. Un rideau de feu s'étale sur toute la
longueur de la déchirure.
Moment rare, moment privilégié où Maurice et Katia assistent en direct au tout
début d'une éruption volcanique. Beaucoup de volcanologues souhaiteraient
assister, ne serait-ce qu'une seule fois dans leur vie, à ces instants où la
Terre enfante mais bien peu ont obtenu cette faveur.
Encore une fois, Maurice et Katia étaient là, à l'endroit où il fallait, au
moment où il fallait.
Bon anniversaire Maurice !
André DEMAISON
Sources :
- Souvenirs personnels de conversations diverses recueillies de vive voix
auprès de Maurice et Katia,
- Ecrits divers
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